Apprendre à mourir avec Shakira Ripoll, ou les leçons de ténèbres de Barranquilla

Dissipons tout de suite un grand malentendu : l’oeuvre de Shakira Isabel Mebarak Ripoll, plus connue par son seul premier prénom, ne se réduit pas, comme certains le voudraient, à quelques chansonnettes populaires, joyeuses, festives et dansantes. Employons-nous à montrer que la seule danse à laquelle nous invite en réalité cette interprète exceptionnelle est la danse macabre.

Née à Baranquilla, dans une Colombie se remettant des années noires de la Violencia mais encore durement touchée par les exactions des narcotraficants, Isabel Ripoll est exposée très vite au soleil noir du deuil. Elle n’a que deux ans quand son demi-frère meurt dans un accident de moto. Dans son premier recueil, Magia, passées quelques concessions aux goûts de l’époque, Ripoll glisse un texte écrit à l’âge de huit ans, où elle fait déjà entendre la plainte douce et subtile qui caractérisera son corpus : « Tus gafas oscuras me hacen vibrar cada vez que te ocultan » (« Tes lunettes noires me saisissent de tremblement chaque fois qu’elles te dissimulent »). Les biographes y ont vu une allusion au père de Ripoll qui, terrassé par le deuil, cachera ses yeux en portant des lunettes de soleil. « Y cuando me miras me quitas la vista y me robas el alma » (« Et quand tu me regardes, j’en perds la vue lors que tu me voles mon âme »). Déjà, Isabel Ripoll touche du doigt les thèmes centraux de son œuvre : la cécité, la fragilité et la futilité de l’être, la damnation qui peut se faire en un seul regard. Mais elle laisse avant tout un indice au lecteur avisé : il faut, pour la lire, chausser à son tour les lunettes noires, et voire l’immense douleur qui préside à son écriture.

Shakira Ripoll

La fragilité est un thème obsédant chez elle, comme le souligne le titre de son deuxième opus (Perigro, danger). Une fois encore, elle dissimule le véritable message de ses textes derrière d’innocentes apparences. Ainsi dans Quince años, là où certains voient une simple histoire d’amour adolescente, il faut plutôt prêter attention aux paroles liminaires :

Este nuevo amanecer es abrir la puerta de mis años sin saber por qué
[…] y vivir en este mundo es algo muy dificil de ejercer.

(Il me faut, en cette aube nouvelle, ouvrir la porte de mes années sans savoir pourquoi / et vivre en ce monde est une épreuve constante)

Comment ne pas y voir, déjà, l’idée d’une vie dénuée de sens, et d’une fatigue face à l’existence ? On retrouvera les mêmes thèmes – tenacité du désespoir, difficulté à être – dans son élégie « Inevitable » : « La verdad es que también / Lloro una vez al mes / Sobre todo cuando hay frío / Conmigo nada es fácil » (« La vérité est aussi / Que je pleure une fois par mois / Particulièrement le froid venu / Avec moi, rien n’est simple. ») On voit aussi dans ce derniers vers, si polysémique, le clin d’œil lancée par la chantre du nihilisme à ses herméneutes les plus lucides.

Ripoll atteint une notoriété mondiale avec la sortie de Pies Descalzos, « pied nu » – et il n’est pas besoin d’aller chercher loin pour voire dans ce titre un rappel de la vacuité de la quête consumériste, un monde où la pourriture l’emporte sur le vivant, comme l’évoque l’un des titres du recueil (« Moscas en la casa »« Les mouches dans la maison »). Elle y développe une thèse simple : le destin existe, et il est toujours contre nous. Les choses que nous désirons, nous ne les aurons jamais : « Ya se que no vendrás », « Je sais que tu ne viendra pas » crie-t-elle, superficiellement à un ancien amant, mais en vérité à l’idée même de bonheur.

La seconde certitude, à l’opposée de la première : ce que l’on redoute adviendra toujours. Dans la touchante ballade Se quiere, se mata (« S’aimer, s’abattre ») consacrée à deux personnages incarnant le genre humain à eux deux, Braulio et Dana, elle dépeint en quelques mots un monde où la liberté humaine pèse bien peu face aux lois de la biologie et de la physique : « Y las hormonas presentes / Por la ley del magneto / Se acercaron los cuerpos » (« Et la présence des hormones / Par les lois du magnétisme / Rapprochèrent les corps »). Sentiments ? Non pas. Dans la continuité de Schopenhauer, Ripoll réduit l’amour à sa sordide et chimique réalité. Et ce n’est pas l’amour mais la mort qui inspirera son œuvre la plus célèbre.

L’autrice tire toutes les conséquences métaphysiques et éthiques de la certitude du trépas. Elle le dit dans sa poignante philippique anti-rousseauiste, véritable réponse à la profession de foi du vicaire savoyard, No creo (« Je ne crois pas ») : « No creo en Venus ni en Marte / No creo en Carlos Marx / No creo en Jean-Paul Sartre / No creo en Brian Weiss » (est-il besoin de traduire ces propos si immédiats ?). Aucune foi dans les inventions humaines qui ne sont jamais qu’un divertissement pascalien. Dans le célèbre Suerte (traduit un peu abusivement par « Whenever, wherever », alors qu’on aurait pu écrire « Fatalité ») : « Y lo que me queda de vida / Quiero vivir contigo » (« Et le peu de temps qui me reste à vivre / Je veux le vivre avec toi »). Touchante déclaration ou, plus probablement, pathétique râle d’agonie ?

Le succès fulgurant rencontré par sa plainte désespérée la plonge dans la plus grand perplexité, et dans une logorrhée soudaine, qui pousse à devenir pleinement polyglotte – comme les titres de ses deux recueils suivants, Fijacion Oral vol. 1 (« Obsession de l’oralité, premier volume ») et Oral fixation vol. 2 (« Névrose buccale, volume second ») – plus tard, elle poussera jusqu’à versifier en langue Fang dans Waka Waka. Là encore, le naïf y verra chansons d’amour et matériel pour ginguettes. Qu’on ne s’y trompe pas. Quand l’autrice chante, en apparence de façon quelque peu suggestive « my hips don’t lie » (« mes hanches ne sauraient mentir ») elle veut renvoyer l’auditeur à la terrible réalité de la parturition, qui apporte au monde de nouvelles vies dénuées de sens, bien plus qu’à une quelconque danse. Le pessimisme radical de Ripoll est plus clair dans La Tortura, qui, comme toujours chez elle, prends le prétexte d’une bluette pour dire toute la douleur d’être. Mesure-t-on l’ampleur de ce cri angoissé qui dit toute l’horreur de l’esséité : « Me duele tanto que sea así » (« Je souffre tant que le monde soit ainsi ») ?

Elle crie par la suite, encore, à tous ceux qui la lisent et l’entendent qu’il faut décoder, chez elle, les appels au secours : « she is in disguise » dit elle dans She-Wolf, et il semble évident qu’elle se désigne pudiquement par cette troisième personne. Elle cherche brièvement un refuge dans le rejet complet de l’humanité et le désir d’une fin de l’Histoire. Comment ne pas voir dans son texte « Rabiosa » (« la rage ») la célébration de la supériorité de la simple vie animale sur les illusions humaines, trop humaines ?

Mais cette voie se révélera vite aporétique, et amènera Ripoll à ce qui est universellement reconnu comme son chef d’oeuvre absolu : Waka Waka (This Time For Africa), le plus funèbre des glas. Cette élégie épique s’ouvre par « You’re a good soldier » (tu es un bon soldat), rappelant que Ripoll voit la vie entière comme une guerre éprouvante et absurde. Et il semble qu’il faille dire clairement, contre tous les contresens, que les injonctions en langues Zoulou et Fang « Sathi waka waka ma eh eh » (« Comme on dit, fais-le, fais-le, tu es prêt, eh eh »), ne sont autre qu’une auto-exhortation au suicide, comme porte de sortie devant l’intolérable fardeau de l’existence ? On peine à comprendre comment d’aucun ont pu voir dans l’Afrique une allusion à quelques événements sportifs quand elle invite en outre à contempler l’histoire douloureuse du continent – pourquoi, sinon, reprendre comme thème une chanson militaire camerounaise ? Il est évident que Ripoll n’entendait pas pousser la chansonnette dans un stade, mais nous inviter à constater que nous marchons sur une vaste nécropole, sur les cendres des générations tombées avant nous. Terrifiée à l’idée d’ajouter à ces cendres, Ripoll renonce finalement au suicide, et nous offre la plus sinistre de ses leçons : le néant n’est là que pour nous engloutir, y voir un salut serait encore faire preuve de trop d’espoir.

Raveline