« Avoir une opinion n’est pas une fatalité ! »

Vendu à plus de 13 millions d’exemplaires dans 38 pays, La Méthode simple pour arrêter d’avoir une opinion, d’Alain Care, plus qu’un succès de librairie, est un véritable phénomène de société.

Alain Care, comment expliquez-vous le succès de votre livre ?
C’est toujours difficile de répondre à ce genre de question, mais je pense que sa sincérité y est pour beaucoup. Je ne suis ni psychologue, ni médecin, ni addictologue, juste un homme ordinaire qui, comme mes lecteurs, a souffert pendant des années d’avoir des opinions.

Pas uniquement comme eux. Dans le livre, vous dites que vous étiez le pire de tous.
Depuis mon adolescence je tournais à trente, parfois quarante opinions par jour. C’était vraiment à la chaîne. Parfois, quand la colère issue de mon opinion précédente commençait à s’éteindre, je m’en servais pour allumer la suivante. Le pire est que j’étais conscient de dégoûter mes amis et ma femme, et de me faire du mal. J’ai même consulté un cardiologue suite à des douleurs de poitrine après la lecture d’une conversation sur Facebook. Il a été très clair : « arrêtez ou vous allez mourir. » Mais voilà, j’en étais incapable.

Alain Care

Alain Care

Vous racontez pourtant une tentative.
Un soir, je m’étais tellement égosillé contre le gouvernement dans mon podcast que j’ai été saisi d’une terrible quinte de toux, je n’arrivais plus à respirer. Je me suis vraiment fait peur. J’ai désactivé mon compte Twitter, je suis allé voir mon pharmacien qui m’a proposé des produits de substitution plus doux, comme d’écrire au courrier des lecteurs des magazines ou de parler à un interlocuteur imaginaire sous la douche. Mais cela n’a fait qu’entretenir la dépendance, et trois semaines plus tard je tweetais encore plus qu’avant.

Puis vous avez connu la révélation.
Je serais incapable d’expliquer comment ou pourquoi mais un soir, alors que je venais de regarder le débat sur CNews, j’ai réalisé que je n’avais pas besoin de ça. C’est tout. Jusqu’ici j’avais cherché sans succès à combattre la dépendance, à contrôler mes opinions, à maintenir leur expression dans des limites acceptables, parce que je pensais qu’il était inenvisageable de vivre sans avoir d’opinion. Alors qu’en fait c’est tout à fait possible et même très facile. Mais la plupart des gens ne s’en rendent pas compte et restent prisonniers toute leur vie.

Comment expliquez-vous cela ?
C’est un lavage de cerveau ! Depuis notre enfance, on nous répète sans arrêt qu’il faut s’exprimer, dire ce qu’on pense, voter, que la moindre de nos pensées est de la plus haute importance. On nous donne en exemple des individus à la mâchoire carrée et aux opinions arrêtées ou des révolutionnaires violents, on nous exhorte à défendre mordicus nos goûts les plus superficiels, comme notre préférence pour les iPhones ou les téléphones Android – et après on s’étonne que les gens se rendent malades. Toujours est-il que j’ai su ce soir-là que ma mission était de les guérir.

La méthode décrite dans votre livre, très proche des thérapies comportementales, nous a beaucoup intéressé à la rédaction.
J’ai dû la mettre au point de façon très empirique, rien n’existait. Il y a plusieurs techniques. Je propose tout d’abord à mes lecteurs de défendre une opinion tout à fait contraire à la leur, pour qu’ils réalisent l’arbitraire de leurs convictions. On passe ensuite à des exercices plus difficiles, comme de défendre l’une après l’autre deux opinions contradictoires, en passant de l’une à l’autre de plus en vite, en se coupant la parole à soi-même comme dans un talk show dont on serait le seul invité (« Taisez-vous ! Je ne peux pas vous laisser dire ça ! »). Au bout de quelques heures, le lecteur en vient à défendre simultanément deux opinions opposées, qui s’annulent. Il est sauvé.

Les rechutes sont-elles fréquentes ?

Elles restent rares, mais je mentirais en disant qu’il n’y en a pas. En général, c’est parce que les individus guéris se sentent isolés. Avoir des opinions est en effet un puissant vecteur de socialisation. Combien de fois vous est-il arrivé d’aller faire une pause à l’extérieur avec vos collègues de travail pour échanger quelques propos politiques ? Ou bien d’aborder une femme dans un bar en lui demandant « excusez-moi mademoiselle, avez-vous une opinion ? » Il faut en général quelques mois pour perdre la mauvaise habitude de recourir à ses opinions pour se rapprocher des autres. Le meilleur moyen de traverser cette période est de trouver quelque chose pour s’occuper l’esprit. Moi par exemple, je me suis mis à fumer.