Critique : La La Land, par Arthur Schopenhauer

Par Arthur Schopenhauer
Traduit de l’allemand par Agar

 

L’exercice du commentaire de film a beau m’être peu familier, j’ai accepté de m’y livrer pour Perspectives Nihilistes, tant la scène d’ouverture de La La Land constitue une remarquable illustration des thèses que j’ai développées dans mon grand ouvrage [NDLR : Le Monde comme volonté et comme représentation] et constituera un utile parergon, tant pour les lecteurs familiers avec mon oeuvre que pour ceux qui n’en auraient pas encore entamé la lecture.

 

La scène débute avec un travelling sur des voitures garées, d’où s’échappent des airs aussi divers que disharmonieux, image fidèle de la rerum concordia discors.

 

La caméra finit par s’arrêter sur une jeune femme, qui explique avoir quitté son petit ami afin de se rendre à Los Angeles pour devenir actrice. Après avoir vu un film dans une salle de cinéma de sa ville natale, explique-t-elle avec une naïveté enfantine, elle a senti que sa place était sur l’écran.

 

Il est évident que le bonheur qu’a connu cette jeune femme, arrachée pour la première fois au joug cruel de la volonté dans cette salle de cinéma obscure, était de ceux que nous procure la contemplation esthétique désintéressée. Malheureusement, étant comme la majorité des êtres dépourvue de génie et incapable de saisir la nature de son expérience d’un point de vue abstrait et vraiment philosophique, elle s’est imaginé que devenir actrice serait pour elle le moyen d’échapper à nouveau à la souffrance.

 

La voici donc en compagnie de tous ses semblables, agglutinés dans cet immense embouteillage, chaos immense de formes sans nombre, jouets inconscients de la volonté universelle. Comme toujours, nos espérances et nos prétentions engendrent et nourrissent le désir, lequel est la cause de nos tourments. « Reaching for the heights », s’exclament-ils en chœur, persuadés d’être libres quand leurs existences ne sont que les produits de la plus amère nécessité.

 

Surgit ensuite un jeune homme beau, robuste, et capable par là même de propager l’espèce humaine. Avec la réunion de ce couple de danseurs, ce n’est plus l’affirmation de l’existence particulière, toujours limitée à un temps si court, que La La Land nous donne à voir. Dès qu’est présente la possibilité de la reproduction, par delà les individus mortels, jusqu’à une distance infinie, c’est la vie elle-même que nous observons, et le sexe permet aux générations successives des vivants de s’unir en un tout, qui peut être dit perpétuel. Ainsi le danseur évoque-t-il « those who came before », êtres depuis longtemps retournés au néant, mais dont les vies, dans leur affirmation d’un désir aveugle (ici le désir de réussir à Hollywood), étaient en tous points semblable à la sienne. Sub specie aeternis.

 

Comme pour mieux signifier l’absurdité du renouvellement éternel de l’espèce, l’homme et la femme se font face dans une parodie de baiser et évoquent la venue prochaine d’un « small-town kid » dont ils comptent bien stimuler l’appétition par leur exemple. Ainsi sera transmise, pour une génération encore, la malédiction du vouloir. Et ce sont le désir, la douleur et la mort, en tant qu’essentiels au phénomène de la vie, qui se trouveront du même coup affirmés à nouveau.

 

Apogée d’une scène qui tient du génie, l’homme soulève la porte arrière d’un camion, révélant un orchestre jusqu’ici caché aux yeux de la foule, qui battait la mesure en secret. Cet air qui fait danser le monde, c’est bien sûr la volonté. La musique, comme je l’ai en effet démontré, ne se contente pas d’exprimer des idées comme savent le faire les autres arts ; elle est une expression de la volonté elle-même. Regardez-les, ces pauvres créatures, s’agiter au rythme sourd, inconscient, nécessaire, du tambour de la matière !

 

Enfin, sans plus de raison qu’il avait commencé, cesse cet absurde ballet. Les danseurs rentrent dans leurs voitures et s’en vont vers leurs rêves de gloire et un échec presque certain. Comme toujours, les perdants finiront sacrifiés, comme sont sacrifiés les milliers de têtards qui, à peine sortis de l’œuf et sans guère d’espoir de survie, n’ont d’autre choix que de supporter tous les tourments pour persister dans leur être. Oui, la nature est une mère cruelle qui se soucie peu de préserver les organismes qu’elle a pourtant mis tant de soin à assembler.

Agar