Fin de partyyyyyy : échos beckettiens dans l’oeuvre de Daft Punk

Éternel retour et amoindrissement perpétuel forment les deux mamelles, toujours au bord du tarissement, du théâtre de Samuel Beckett. Il est à ce titre curieux que le maître irlandais n’ait jamais choisi, dans son catalogue de personnages, la figure d’un disc-jockey. Vertige de la platine qui tourne à l’infini – nausée du sample répété inlassablement, dont l’effet s’effrite à chaque énième répétition, révélation du rien par la répétition de la vacuité du son, utilisations de riffs pris ailleurs, vidés soudain de leur substance par leur martèlement perpétuel – qui peut mieux qu’un DJ exprimer que la musique n’est que du bruit, que le bref sens que nous lui avons prêté va disparaître bientôt, bref, rappeler à tout un chacun que la vie n’est que la salle d’attente de la mort ? Si les liens entre thanatos et clubbing ont déjà été exploré par Sophie Ellis-Bextor dans son fameux Murder on the dancefloor (« Meurtre sur la piste de danse »), le projet de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo, en formant le duo Daft Punk, était d’aller bien plus loin et d’actualiser, citer et souvent dépasser Samuel Beckett, qui est, selon toute évidence, leur référence principale et permanente. Partout, toujours, sans cesse, ils tendront un miroir au maître du pessimisme. Anglophone, Beckett avait choisi d’écrire une grande partie de son oeuvre en français ; francophones, Bangleter et Homem-Christo écriront en anglais.

Le titre même de leur premier disque, Homework (« Devoir à la maison »), signale à l’auditeur qu’il faut s’attendre à quelque chose de pénible, fastidieux et répétitif. Avec un laconisme qui n’aurait pas déplu à celui qui, de toute façon, a fini par désespérer du langage, les Daft Punk proposent un chef d’oeuvre de répétition, le fameux Around the world, dans lequel est répété 144 fois le même prédicat (« Autour du monde »). On jurerait la voix monocorde d’un robot survivant à l’apocalypse, ânonnant ad nauseam un énoncé absurde, qui ne s’interrompra que lorsque ses batteries seront vides. Un morceau sans doute inspiré par le fameux début du court roman du maître Irlandais, Cap au pire (« Encore. Dire encore. Soit dit encore. Tant mal que pis encore. »). Mais Around the world dépasse en somme le titre même de Cap au Pire, puisqu’il dénonce, par son mouvement circulaire (il s’agit d’être around, autour), la vacuité de l’idée même de cap. Penser qu’on va vers le pire, c’est déjà penser qu’on va quelque part, nous dit le duo musical. L’inutilité de la musique est toujours présente à l’esprit de Daft Punk. Pensons aux paroles de Revolution 909, titre qui fait bien sûr allusion au Revolution des Beatles, et évoque à nouveau un mouvement de rotation perpétuel qui nous ramène toujours sur nos pas. « Stop the music and go home / I repeat stop the music and go home » (« Coupez la musique et rentrez chez vous / Je répète coupez la musique et rendrez chez vous ») – Daft Punk ne fait pas mystère ici de sa propre inutilité. Gare à qui voudrait trouver du sens à tout cela ! Ils reprennent ainsi la saine prudence de cet échange de Fin de Partie, où Hamm demande: « On n’est pas en train de… de… signifier quelque chose ? » La réponse de Clov pourrait servir de manifeste aux Daft Punks: « Signifier ? Nous, signifier ! Ah elle est bien bonne ! ».

Avec Discovery (« Découverte »), le duo sembler éveiller, dès le titre, l’espoir d’une nouveauté. Un espoir écrasé dès la première piste – là encore, le plaisir de détromper l’espérance est une référence Beckettienne évidente, on pense à Tous ceux qui tombent et la célèbre question de Monsieur Rooney: « Tu n’as jamais eu envie de tuer un enfant ? Couper court à un fiasco en fleur. » « One more time », commencent les Daft Punk, reprenant toujours et encore l’idée de l’épuisante répétition. La deuxième moitié du vers, « We’re gonna celebrate » pourrait laisser penser qu’il y a matière à réjouissance. Ne nous y trompons pas; il s’agit ici d’une bouffonnerie toute beckettienne, d’une joie forcée – qui évoque bien sûr l’ironie cinglante derrière le titre d’Oh les beaux jours ! La « découverte » promise par l’album n’est qu’un triste et lucide constat, celui de la condition diminuée d’un Sisyphe moderne – point de rocher à transporter, sinon celui d’une joie forcée, d’un rite au sens oublié mais qu’il faut continuer, encore et toujours, à « célébrer ». « We don’t stop, you can’t stop / We’re gonna celebrate » (« Nous ne cessons pas, vous ne pouvez cesser / Nous allons célébrer »).

La trouvaille est évidemment de montrer comment on peut inverser l’amoindrissement perpétuel proposé par Beckett, paradoxe zénonien d’une flèche tirée vers le néant. À la célèbre polyptote initiale (« Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir ») de Fin de Partie, les Daft Punk répondent par une stylistique plus dépouillée (sobriété de la répétition, qui illustre bien plus rapidement un langage qui tourne à vide), montrant comment les oripeaux de la fête ou de la croissance, eux aussi, tournent à vide. Daft Punk formule en somme l’idée d’un désespoir par le haut, illustré admirablement par le chef d’oeuvre Harder, Better, Faster, Stronger. Dans un monde où rien n’a de sens, où toute mesure est la répétition de la mesure précédente, tout emploi du comparatif dit la béance du langage et des illusions humaines. « Our work is never over » (« Notre travail n’est jamais fini ») – la quête de l’amélioration perpétuelle, révèle Daft Punk, est le véritable nihilisme contemporain – l’after-work, n’est-ce pas encore du work ?, semble demander ironiquement les paroles hébétées et morcelées du morceau. La même ironie est à l’oeuvre dans le titre Superheroes, dont l’unique texte (« Something’s in the air », « Il y a quelque chose dans l’air ») est une évidente référence au « Quelque chose suit son cours » de Hamm.

Passons sur Human After All, dont les réflexions post-nietzschéennes ne concernent guère notre propos, et attardons nous sur le plus évident des hommages à Samuel Beckett : le fameux Get Lucky de Random Access Memories. Il va sans dire qu’il y a là une allusion directe et sans fard au personnage de Lucky dans En Attendant Godot, valet, domestique ou esclave de Pozzo. De là à dire que le duo s’identifie, en somme, à Vladimir et Estragon, il n’y a qu’un pas. Beckett précise dans le texte de Godot que tous les personnages de la pièce portent le chapeau – il est évident que le casque porté par les Daft Punks est, là encore, un clin d’œil. On retrouvera encore le désir, chez les deux Français, de tendre un miroir à l’Irlandais dans les paroles liminaires de Get lucky: « Like the legends of the phoenix / All ends with beginnings » (« Telle la légende du phénix / Tout s’achève par un commencement »). Or précisément, la fin d’En attendant Godot nous annonce que Vladimir et Estragon reviendront attendre Godot le jour d’après – la fin annonçant donc un nouveau commencement. Le phénix nous invite à considérer le thème d’une résurrection qui débouche sur un cycle infernal ; or Estragon, à la toute fin, demande : « Tu te rappelles le jour où je me suis jeté dans la Durance ? ». On apprend que Vladimir l’a sauvé des eaux – n’est-il donc, pas, en somme, un phénix inversé ? Comment ne peut pas penser, lorsque sonne l’injonction « So let’s raise the bar and our cups to the stars » (« Élevons le niveau et nos verres jusqu’aux étoiles ») – à l’injonction de Pozzo (« Veux-tu regarder le ciel, porc ! »).

Hasardons une traduction quelque peu pudique du refrain célèbre:
Nous sommes là, la nuit durant, jusqu’au lever du matin
Nous sommes là, la nuit durant, pour en avoir,
Nous sommes là, la nuit durant, pour l’amusement,
Nous sommes là, la nuit durant, pour conclure (x5)

Attente, attente perpétuelle du matin, inversion de l’attente de la nuit dans Godot (« La nuit ne viendra-t-elle donc jamais ? », demande Vladimir). Attente de la satisfaction d’un désir, attente d’une forme quelconque de plaisir ou de distraction – attente aussi des vanités de la séduction – et puis il faut bien le dire, souvent aussi, du côté de l’auditeur, attente de la fin du morceau. Comment ne pas voir cette oeuvre tout entière placée sous le signe de la pièce la plus célèbre de Samuel Beckett ?

Alors, bien sûr, l’avant-gardisme outré du duo ne plaira pas à tout le monde. La critique la plus sévère raillera le caractère faussement hermétique, mais franchement émétique des paroles, manquera de voir comment le propos décousu de la chanson parodie le long monopole prononcé par Lucky lorsque Pozzo lui ordonne de penser. Certains ne comprendront pas que cette écriture du désert intellectuel n’est que l’enfant naturel de l’écriture du désastre décrite par Blanchot. Ils ne verront pas que toute la vacuité du propos est calculée, pesée, évoque l’atmosphère poussiéreuse et fatiguée de l’after de trop, celui qui amène à cultiver son renoncement. L’habitude, disait Beckett, est « une grande sourdine ». Les Daft Punks nous invitent à la rechercher désespérément, et à apprécier la libération que représente, enfin, le silence.