J’existe, critique gastronomique

Je n’aurais jamais découvert le restaurant le plus secret du pays le plus plat du monde le plus vieux si je ne m’étais pas aventuré, poussé par un ennui noyé dans trop de bières, dans cette impasse sombre de Copenhague. Il pleuvait mais pas trop ; un halo de plomb terne habillait les briques noires et médiocres des murs qui m’enserraient et sur lesquels je me soulageais. Il était dix heures du soir, l’heure inconfortable où le gras du dîner ne vous pas pas encore terrassé ni la cuite de la nuit, achevé.

Je regardais tourner les masses noires qui me dominaient et qu’aucune flaque, par terre, ne reflétait. Me regardaient-elles ? Je ne vis pas, je le confesse, les murs se cribler de fenêtres d’où versait une lumière de néon bleuâtre, affaiblie, comme un grand corps qui saignait sur moi le peu de vie qui lui restait.

Des cris s’élevèrent de chaque fenêtre, une forêt de cris, une montagne de cris, un val fourré de cris. Ils se répondaient. Il y avait un être à chaque fenêtre qui hurlait. Les parois trouées de l’impasse suppuraient la lumière et les hurlements, dialoguaient, se répondaient en des sons inarticulés, crissants, à faire se dresser les poils. A chaque instant de nouvelles fenêtres s’ouvraient, de nouvelles lueurs tremblantes trouaient les murs, de nouveaux grêlons de bruit s’abattaient sur moi.

C’était, je l’appris plus tard, une tradition locale de la Universitetsbolig Soren Kierkegaard que de déverser chaque soir, à cette heure, par la fenêtre, les cris suscités par la prise des griffes du vide sur l’âme, par la vanité de tout ce qui existe et, en fin de compte, par les tentacules de l’abîme qui se resserrent sur celui qui le contemple. Ça soulageait, dit-on.

Mais c’était aussi un moment de convivialité grise qui s’incarnait, de partage du néant incarné dans l’être, dans une matière un peu spectrale. Je finis par comprendre que ces cris n’étaient qu’une forme de mise en bouche, un prélude. Une porte s’était ouverte à côté de moi ; des formes se détachaient des murs que je pensais sans vie et s’engouffraient dans la lumière pâle sans faire attention à moi. Je réussis à lire « J’existe » sur une plaque de cuivre verdie et je tressaillis comme électrisé.

Il était donc ici, le « j’existe », le restaurant mythique, introuvable, de Copenhague, le restaurant si secret qu’on l’avait fait passer pour le canular d’un étudiant, si maudit que ceux qui divulguaient son emplacement disparaissaient mystérieusement ! Le « j’existe » existait ! Il était réel ! Et son nom était écrit en français ! Et c’était, ô secret jalousement gardé, l’endroit où les étudiants de la ville, après avoir hurlé au ciel la malédiction de la condition humaine, allaient tenter de survivre quelques heures à la nuit en attendant que le nuit éternelle les emporte au terme d’une vie de souffrances et de 50 millimètres de pluie mensuels en moyenne.

J’emboitai le pas aux clients. On me laissa entrer.

Après une brève attente, une hôtesse en cheveux et habits longs et flasques, comme une noyée, me guida par des couloirs infinis, revêtus d’une moquette bariolée, jusqu’à mon puits. Le « j’existe » ne disposait pas ses clients dans des salles où leurs regards pouvaient accidentellement se rencontrer, mais les descendait au moyen de cordes et de palans dans des puits en moellons de basalte et d’obsidienne où ils se retrouvaient seuls à festoyer, chacun loin des autres, dans un silence étouffé.

Un oshibori me fut apporté, ainsi qu’une carafe d’eau de pluie.

Le personnel avait pour consigne de regarder le sol en présence des clients. Les plats étaient servis à travers un guichet ménagé au fond de chaque puits. Les tables étaient petites, il y avait peu de lumière noire plus triste que les nuits, peu d’air, un ciel bas et lourd qui pesait comme un couvercle sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis. Un sac à vomi en papier était disposé sous l’assiette.

On m’apporta pour commencer un œuf sur le plat. Le jaune avait la forme du personnage du « cri » d’Edvard Munchies. Je mastiquai lentement en pensant aux lignées de poulets réduites à rien par ma manducation, jusqu’à ce que l’œuf fut devenu sous mes molaires une bouillie jaunâtre, soufrée, capable de ternir l’argent. J’avalais l’avenir par petites bouchées.

Il y eut ensuite une salade grise où je trouvai un cafard d’une couleur éteinte. Mes cris pour appeler le serveur rebondissaient, sans réponse, sur les ruines circulaires de pierre, se mélangeant, formant des mots effrayants. Je pris le cafard en photo, postai le tout sur Twitter. En moins d’une minute, je reçus une réponse agressive d’un inconnu : « il faut vraiment être déconnecté de la nature pour espérer une salade sans insectes. C’est la preuve d’une mentalité de millennial typique, totalement hors sol. #vomir » Le tenancier du « j’existe » savait très bien ce qu’il faisait en fournissant du WiFi gratuit.

Le plat emblématique de la maison, « trois nuances de poulpe », suivit alors que je n’avais plus tellement faim. Il était servi sur un bloc de bois assez large, brun sombre, marbré de croûtes et entaillé de marques de hache. On y trouvait trois poulpes pâles, l’un vivant, l’autre ivre-mort, l’autre juste mort, une pince pour ôter les becs, et un entonnoir en caoutchouc. Du noir de seiche aidait à faire glisser les mollusques. Cela n’avait aucun goût. Le poulpe vivant ne bougeait plus et je ne pris aucun plaisir à l’opération.

Pour obtenir l’addition, il fallait rédiger son testament. Une seule question était posée sur papier recyclé : « regrettez-vous que le rien soit venu trop tard ? » Je connus l’angoisse de la page grise. Le serveur vint à mon secouer en écrivant NEVERMORE en gris clair. L’addition elle-même fut acquittée par une goutte de mon sang. On m’apprit que j’étais donneur universel.

Je sortis du « j’existe » plein d’un espace infini de toiles de crabes métaphysiques. Lesté par mon estomac, j’avais mangé le néant, l’angoisse, j’étais devenu moi-même la peur, peur du vide, du noir des cavernes où l’homme des âges de pierre attendait que les dents ou les pinces d’une bête inconnue s’unissent à lui, celle des lieux ou le temps est aboli, où une heure est comme un siècle et où toute consolation est mortelle. Ah, en finir enfin ! En finir !

Je suis résolu. Il ne me reste que cela à faire, pour me délivrer d’une vie qui ne vaut plus rien, pour trouver une autre forme d’enfer, qui sonne moins creux. J’ignore d’où le coup viendra mais je n’ai pas peur. Je suis prêt à me fondre dans le grand Tout, ou plutôt le grand Quelque Chose J’espère.

42, Gade af Angst, derrière l’école pratique des assurances, København 00666
Tlj 23h-04h sauf 25 déc., 1er mai.
Réservation : non. Carte de crédit : non. Voiturier : non.
Animaux vivants et enfants non acceptés.
WiFi gratuit.