La quête du non-sens

Témoignage de Julien Actuel, blogueur, militant et entrepreneur

Le secret du bonheur, j’en ai toujours été convaincu, est d’occuper pleinement la place qui est la sienne dans le monde. Mais avoir une conviction et réussir à la mettre en pratique sont deux choses bien différentes.

Julien Actuel

Julien Actuel

Mon parcours scolaire a été des plus classiques : baccalauréat avec mention très bien, maîtrise de sciences politiques, deux ans d’Erasmus. Après quelques années passées à travailler dans différentes associations à l’étranger, qui ont m’ont donné l’occasion de rencontrer des gens très différents (jeunes hipsters de Brooklyn, jeunes européens branchés expatriés en Nouvelle Zélande, jeunes artistes subversifs de Berlin…), je me suis installé dans le 11e arrondissement parisien, où j’ai ouvert une librairie-fromagerie.

Plus qu’un commerce, c’était un mode de vie, un lieu porteur d’un sens politique, dont la seule existence était un acte de résistance à l’aliénation capitaliste. Chaque matin, en me levant, je me posais trois questions : qu’est-ce qui est juste ? Qu’est-ce qui est bon ? Et, surtout, comment puis-je faire davantage ?

C’est justement pour faire davantage que j’ai fini par quitter la capitale et rejoindre une coopérative agricole autogérée. Là, pour la première fois, j’avais le sentiment que ma vie m’appartenait, le sentiment d’être pleinement acteur de mes actes. En apparence, tout allait bien. Pourtant, la nuit, une fois les chèvres rentrées, une question revenait sans cesse me hanter : est-ce que c’est ça, vivre ? J’avais beau mener une vie examinée, profondément politique, je me sentais en disharmonie avec l’univers.

C’est à cette époque que, lors d’un passage en ville, j’ai croisé par hasard un ancien camarade de Sciences Po, Quentin Mielleux. J’appris qu’il avait obtenu un MBA dans une université américaine et lancé sa propre société, Contentspin, qui connaissait une croissance à trois chiffres. Le jour même, il me proposa un poste de digital automated stuffing content editor, que bien sûr je refusai. Je continuais pourtant de repenser à son offre et, une semaine plus tard, je branchais le PC portable collectif au panneau solaire de la coopérative pour consulter l’offre d’emploi sur le site de Contentspin. La description du poste a été pour moi une révélation : « créer du contenu machine-only pour favoriser l’engagement des algorithmes de ranking et améliorer le SEO de clients, acteurs de l’IoT, dans une perspective de growth hacking ». Je ne comprenais absolument pas en quoi ce travail consistait, mais j’étais certain d’une chose : il était parfaitement inutile. Le soir même, je quittais la coopérative et partais pour les Hauts-de-Seine.

Désormais, chaque jour, tandis que les astres gigantesques se meuvent animés par des forces aveugles ; qu’humains, plantes et animaux, colonies de cellules qui mourront sans plus de raison qu’elles sont nées, infligent d’innombrables tourments à celles qui les entourent dans l’espoir de survivre un jour de plus, je produis des textes que personne ne lit à destination de parseurs de textes automatisés, hebergés dans des fermes de serveurs chinois. Je me sens en accord avec l’univers, accomplissant son destin mécanique et obscur, rouage inutile de la machine capitaliste parmi les rouages inutiles de la terre et des cieux. Libéré des chimères de la liberté, du sens et de l’espoir, je suis enfin heureux.