Le Confinement à travers l’Histoire des idées

Les premières semaines de confinement furent particulièrement agréables pour Diogène de Sinope, qui ne changea guère ses habitudes. Certains le virent même se promener dans la ville et uriner au milieu de l’agora, brandissant de l’autre main une autorisation de sortie remplie approximativement, criant aux habitants d’Athènes « Ce n’est pas moi qui suis confiné avec vous, c’est vous qui êtes confinés avec moi ! » Lorsqu’Alexandre le Grand, lassé du comportement du cynique, décida de le contraire par la force à rester toute la journée dans son pithos, Diogène commença à regretter ses choix et à se dire que finalement, il aurait dû faire banquier comme son père.

En ce temps de crise sanitaire, Lucrèce chantait. Son De Rerum Natura lui permettait de se remémorer les grands principes de la nature. Cela l’accompagnait au cours de son chemin vers l’ataraxie. Mais vint le chant VI, où il est question du climat et des maladies. Lucrèce sentit la panique l’emporter de nouveau, les plaisirs du chant IV étaient hélas bien loin. En effet, une nouvelle maladie se propage par les atomes épicuriens que Lucrèce connaît très bien. Le temps ne lui est pas favorable, le vent souffle et ne permet pas d’épargner la ville. Lucrèce aurait voulu implorer les dieux, mais il savait très bien que les dieux épicuriens sont indifférents aux humains. Alors, c’est dans une longue et lente dépression qu’il se laissa sombrer. Même les chants ne lui sont d’aucune utilité. Les atomes du Covid-19 se propageant par les vents semblent compromettre ses projets d’ataraxie. « Ainsi cela doit être l’ordre de la nature », s’exclama-t-il, avant de se laisser tomber dans un mutisme infini.

« Dieu est une sphère infinie dont la circonférence n’est nulle part, et dont le centre est le canapé de mon salon. » C’est par cette modification de la pensée 73 que Blaise Pascal entama l’imposante série de corrections de son oeuvre que rendirent possible ses mois de confinement, et dont la plus célèbre reste bien sûr la réhabilitation du divertissement. Jusqu’alors considéré comme un moyen pour les hommes de se détourner de la pensée de la mort, il est présenté de façon bien différente dans certains fragments de la version modifiée des Pensées : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre, et au bout de deux mois pour tout dire je les comprends un peu » ou encore « Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère et l’ignorance, heureusement ils ont inventé Candy Crush »

Le confinement ne fut pas une affaire aisée pour Gottfried Leibniz. Réfugié dans une monade sans porte ni fenêtre, encore plus sombre qu’un appartement parisien, le philosophe dut rapidement se résoudre à trouver une nouvelle retraite. Se souvenant de ses théories sur la pluralité des mondes, il entreprit de visiter tous les mondes possibles, mais dut rapidement déchanter : les habitants de ces derniers étaient décimés par les Covid-20, 21, voire 22, à la létalité bien supérieure à celle du Covid-19. Résigné mais rassuré quant à la volonté de Dieu, Leibniz rentra se confiner dans le meilleur des mondes possibles, le nôtre, où il entreprit d’écrire sa Théodicée virale. Dans cette version des Essais, Théodore perd la raison lorsque, dans le songe que lui offre Pallas, chaque appartement parcouru ouvre sur la représentation d’un monde sensiblement différent du précédent. Théodore ne parvient pas à décider dans lequel il préférerait se confiner, et sombre dans une douce folie.

Exemple de confinement dans un pangolin

Confinement difficile également pour Jean-Jacques Rousseau, amoureux de la liberté et des grands espaces, qui a toutefois eu la chance de passer le sien dans une grande propriété en pleine nature – « Au moins je ne suis pas cloîtré à Paris comme Voltaire », aurait-il précisé. Souhaitant occuper sa réclusion, il s’attela à la rédaction de son grand traité Du contrat asocial, puis aux Rêveries du confiné solitaire, oeuvre malheureusement restée inachevée en raison de la fin de l’épidémie, mais dont l’incipit (« Me voici donc seul sur la terre, n’ayant plus de frère, de prochain, d’ami, et bientôt de papier toilette ») a fait date dans l’histoire des lettres françaises.

Emmanuel Kant vivait très bien son confinement. Il venait juste d’achever ses Fondements de la métaphysique des mœurs, et cette pandémie lui permettait d’affiner sa distinction conceptuelle entre impératif catégorique et impératif hypothétique. En effet, il n’était pas question pour lui de sortir – même pour sa balade journalière – car, en agissant selon la maxime du confinement total en temps de crise sanitaire, il ne pouvait que souhaiter que celle-ci devienne universelle à l’humanité toute entière. Néanmoins, il se demandait si l’impératif était réellement hypothétique, dans la mesure où le Covid-19 était une menace réelle. Il passa donc son confinement à se demander si une troisième conceptualisation de son impératif moral était possible. Absorbé dans ses réflexions, il ne se rendait pas compte du chaos qui régnait à Königsberg. Les habitantes et habitants avaient en effet pris pour habitude de connaître l’heure en se référant à la promenade quotidienne du philosophe allemand. Ainsi, toute mesure du temps étant perdue, Königsberg plongeait petit à petit dans le chaos. Au milieu de tout cela, Kant continuait ses distinctions conceptuelles.

Arthur Schopenhauer avait bien entendu parler d’un nouveau mal au nom étrange, le Covid-19, mais n’y prêta guère attention. « Ils nous conseillent un mètre de distance ? Peu m’importe, je ne supporte pas la présence d’autrui  ! » Bien qu’aucune action politique ne fût encore explicitement menée, il était tout de fois recommandé de rester chez soi un maximum, et de sortir avec un papier sur soi indiquant pourquoi l’on devait se déplacer. Le philosophe allemand indiquait comme motif pour sa promenade quotidienne « individuation de la volonté dans sa manifestation représentationnelle qui se traduit par un égoïsme grandissant ». Comme il l’écrivait dans une lettre de février 1860, la marche en solitaire est ce qui lui assurait une grande santé et une survie indéniable. Hélas, fin août de cette même année, il commença à développer une douleur grandissante aux poumons et une sensation de fébrilité qui persistait. Réalisant qu’il était alors pris par ce mal qui, selon lui, avait pour source la volonté, il fit comme les autres années et programma ses heures de cours sur les mêmes créneaux horaires que ceux d’Hegel. Comme d’habitude, il n’avait aucun élève. Sentant la volonté individuée en sa vie s’affaiblir de plus en plus, il décida d’aller se mettre au dernier rang des amphithéâtres où avaient lieu les cours d’Hegel afin d’y répandre ses germes. Ainsi il pouvait partir en paix : il avait, dans toute sa mauvaise foi, fait croire que les volontés individuées ne sont pas égoïstes mais au contraire altruistes, car il avait permis aux autres de contracter ce même mal de la volonté.

De son côté, Friedrich Nietzsche décida de se confiner pour préserver sa santé fragile. Mais il restait très au courant de ce qu’il se passait hors de sa bâtisse. Il fut en particulier frappé par la communauté chrétienne, qui restait très attachée à ses rituels. C’est alors qu’il décida d’écrire une quatrième dissertation, en vue de compléter La généalogie de la morale. Rappelons que dans cette dissertation, on retrouve le type du prêtre, garde-malade et plus malade d’entre toutes et tous. Mais ce que nous pensions être le type du prêtre était en fait l’émergence d’une nouvelle volonté de puissance, dont on ne connaît pas encore le visage : ces prêtres – qui n’en sont plus – ont en réalité atteint un nouveau niveau de la volonté de puissance, et sont devenus des super-spreaders du Covid-19. Ainsi, la pandémie fait rage sous un masque qui n’est pas le sien. Malheureusement, l’on raconte que les fragments de cette quatrième dissertation de La généalogie de la morale auraient disparu lorsque la sœur du philosophe a vidé sa chambre suite à son décès. En effet, Elisabeth Nietzsche, coutumière de la folie de son frère, suspecta ce brouillon d’être nuisible à la réputation du philosophe après sa mort, et décida donc de le brûler.

Zarathoustra n’était plus simplement un bonhomme de papier créé par Nietzsche pour transmettre sa philosophie. En cette époque troublée, Zarathoustra descendit de sa montagne pour transmettre son savoir, et profiter du bon air de la ville pour faire des rencontres humaines. Zarathoustra n’était plus l’oeuvre de Nietzsche, il n’en était plus que la sagesse qui a suivi son cours en redescendant parmi les mortel·le·s. Mais les nouvelles dans la ville ne sont pas bonnes. On parle d’une menace sourde, grondante, angoissante. Personne ne sait réellement d’où elle provient. Zarathoustra, avec quelques réminiscences schopenhaueriennes, se dit que cela ne doit qu’être une individuation de la volonté qui a de nouveau mal tourné. Mais cette nouvelle menace – dangereuse pour la santé, à ce que l’on dit ! – devint de plus en plus oppressante. Après avoir entendu la respiration sifflante et les toux asséchées de ses camarades, Zarathoustra décida de remonter fissa dans sa montagne, regrettant amèrement de s’être laissé abandonner aux plaisirs sensibles, privant ainsi l’histoire de la philosophie d’un ouvrage magistral, Ainsi toussait Zarathoustra.

Tout personne amatrice de philosophie sait que Henri Bergson avait une carrière universitaire de mathématicien toute tracée. On sait également qu’il s’est tourné tout entier vers la philosophie lors de ce que l’Histoire décida d’appeler la « crise de Clermont-Ferrand ». Que s’est-il réellement passé lors de cette crise ? Personne ne le savait, jusqu’à aujourd’hui. Confiné à cause de la pandémie du Covid-19, il s’est rendu compte que les mathématiques ne lui permettraient jamais de saisir le temps pur, tel qu’il est réellement. C’est pour cela qu’il se tourna vers la philosophie, afin de mettre des mots sur l’expérience de la durée telle qu’il était en train de la vivre. Au terme de son deuxième mois de confinement, il aurait déclaré « décidément, l’expérience de la durée nue, c’est quand même quelque chose », tandis que son élan vital commençait à sérieusement décliner.

Ce n’est pas le confinement qui mettait la plus mal à l’aise Hannah Arendt, mais la situation sanitaire et politique. L’angoisse d’un avenir si incertain rendait malade la philosophe. Elle avait promis bien des choses à ses proches, et craignait que ses promesses perdent leur caractère d’îlots de certitude dans un océan d’incertitudes. Tout ce qui lui restait pour contenir son identité était donc le passé. Arendt passa donc tout son confinement à revivre ses histoires révolues, et à écrire des lettres à toutes les personnes qu’elle avait rencontrées un jour, soit pour s’excuser, soit pour les pardonner, plusieurs heures par jours. Elle eut l’impression de retrouver le noyau de son identité lorsque, enfin, elle put pardonner à sa camarade d’école primaire, Anne-Lise, le vol de son goûter, alors qu’elle lui faisait une pleine confiance.

Ce qui manquait le plus à Jean-Paul Sartre était son cercle mondain aux Deux Magots. Confiné dans son appartement bourgeois parisien, sans le castor qui était reparti en province, le philosophe ressentait plus que jamais le néant de son existence. Il était perdu dans cet appartement gigantesque, et ne cessait d’errer d’une pièce à l’autre. Ici et là, il retrouvait les traces de son être pour-soi passé. Cela pouvait être un cigare entamé, un livre aux pages cornées, ou encore un reste de blanquette de veau que Simone de Beauvoir avait cuisiné pour lui. Il n’avait plus aucun contact avec l’extérieur depuis que le confinement avait été annoncé, et se rendait compte de combien il avait perdu son être pour-soi dans toutes ces mondanités où, se mettant en scène dans un rôle d’existentialiste qui le serrait comme un habit mal taillé, il trustait toujours la table d’honneur de son café préféré. Pourtant, il était perdu, là où tous ces êtres en-soi portaient les traces de son être pour-soi passé. Il entreprit donc un nouveau projet phénoménologique et existentialiste dans lequel il comptait bien prendre sa revanche contre le jeune Sartre de l’Esquisse d’une théorie des sentiments. Cette fois-ci, il allait démontrer que l’émotion était le basculement d’un monde à un autre. Pour ce faire, il décida de se lancer dans une archéologie de son être pour-soi passé, à travers les êtres en-soi de son appartement. Retrouvant sur son premier magazine pornographique d’adolescent, Sartre repensa à ses premiers émois. Il paraît que les draps de son lit se souviennent encore des nombreuses pollutions nocturnes de cette période.

Le confinement de Thomas Nagel fut l’occasion de brutales déconvenues. Dans un reniement sans égal depuis le Wittgenstein des Investigations philosophiques, il revint totalement sur les idées développées dans La Possibilité de l’altruisme en découvrant que, dix jours après l’entrée dans le stade 3 de la pandémie, les clients du magasin d’à côté continuaient de vider le rayon pâtes. Il écrira notamment « l’altruisme ne demande pas une abnégation sacrificielle de soi-même, seulement une volonté d’agir en reconnaissant la volonté des autres, par exemple en leur laissant au moins 250g de coquillettes je sais pas moi, c’est quand même pas la mer à boire. » C’est sans doute au cours d’une de ces visites à la supérette que Nagel fut contaminé par le Covid-19. Saisi d’une fièvre qui dépassa les 40°C, il eut l’intuition philosophique qui allait changer à jamais le cours de sa carrière et d’où naîtra son célèbre article, « Maintenant je sais ce que ça fait d’être une chauve-souris réservoir viral ».

Concluons ce tour d’horizon du confinement en évoquant Charles Darwin qui, accompagné d’une poignée d’amis marins, et, au mépris de toutes les consignes de sécurité, entra nocturnement dans le port de Plymouth où il déroba le HMS Beagle et mit le cap sur la Chine avec le désir ardent de, comme il l’écrira dans son carnet rouge, « pouvoir observer et classifier toutes les espèces de pangolins que la Terre puisse compter »

Agar & Lucile Bokobza