Les Doomsday Helpers, jumeaux nihilistes des preppers

Depuis quelques années, les médias s’intéressent aux doomsday preppers, ces groupes persuadés que la fin du monde est proche, et bien décidés à se préparer pour y faire face. Mais peu de journalistes se sont intéressés aux doomsday helpers, horrifiés à l’idée que certains pourraient survivre à l’Apocalypse et bien décidés à s’assurer que la sixième extinction ne rate personne.

Après des heures passées dans certains milieux très selects, peuplés de milliardaires léguant leur fortune à des fondations misanthropiques, de forums interlopes du deep web et de vieux oncles alcooliques qui consacrent la meilleure partie de l’année à réfléchir aux meilleures manières de ruiner leurs dîners de familles, j’ai eu la chance de pouvoir rencontrer plusieurs de ces héros prêts à tout pour que la fin de l’espèce soit définitive. Portraits.

Les Doomsday Helpers

Alcibiade* m’avait donné rendez-vous dans son ranch dans un état du midwest, aux aurores. Lorsque je frappais à la porte d’entrée, il n’était pas là. Par les fenêtres, malgré la couche de poussière, je distinguais un intérieur très sobre ; au fond du salon, un bar qui semblait l’être beaucoup moins. Alcibiade bondit derrière moi, et me gratifia d’une grande tape dans le dos. « Vous êtes le journaliste ? Je suis désolé, j’ai passé la nuit à saboter des générateurs électriques. » Alcibiade habite non loin d’une ancienne base militaire où les plus aisés des preppers achètent des locaux destinés à les héberger et de garantir leur survie en cas d’hiver nucléaire, de pandémie foudroyante ou d’invasion extra-terrestre. Se glissant dans les bunkers, Alcibiade se livre à des actes de sabotage : il détruit les sources d’électricité, injecte du botulisme dans les boîtes de conserve censées nourrir les survivants pendant plusieurs années, perce des entailles invisibles dans les combinaisons Hazmat.

Gerberge*, quant à elle, a infiltré le milieu des preppers. Je l’ai rencontré dans un restaurant situé à la frontière du Suriname et de la Guyanne britannique. Elle murmurait, la voix presque couverte par le ronronnement du gros ventilateur qui tournait au-dessus de nous, « Officiellement, je suis coach de survie en milieu hostile. Depuis cinq ans, mon business fonctionne incroyablement bien ; tous les mois, j’ai une dizaine de clients qui veulent à tout prix que je leur fasse passer deux semaines dans la jungle et que je leur apprenne comment résister à un environnement qui vous place en bas de la chaîne alimentaire. Ils pensent que ces compétences vont devenir fondamentales quand la fin du monde arrivera. Mais bien sûr, je leur donne les plus mauvais conseils possibles : je leur dis que dormir près d’un nid de fourmis carnivores est une bonne solution pour éloigner les prédateurs ; ou qu’en cas de morsure de serpent, il faut prendre un sérum homéopathique, et ne pas hésiter à doubler la dose. J’ai même fait croire à mon dernier groupe que les champignons vénéneux étaient une légende urbaine ! »

Enfin, Climacus* a carrément monté une entreprise qui vend des armes destinées aux survivalistes. Nous avons eu le temps de prendre un bubble tea rapide au pied de la tour d’un Central Business District d’une ville d’Asie du Sud-Est. « On prétend récupérer du matériel militaire en déstockage, et on leur fait des prix incroyables. En vérité, les munitions qu’on leur vend sont conçues pour faire exploser l’arme. On a juste eu quelques problèmes avec des clients qui voulaient tester l’équipement avant achat, mais je suis sûr que nos juristes vont régler le problème. »

Comme le prouve ce dernier exemple, cette démarche pose de nombreux problèmes éthiques. Les helpers ne peuvent compter que sur eux-mêmes; les autorités tendent à désapprouver leur approche. Mais comme l’affirme leur devise : « La fin du monde justifie les moyens. »

* Les prénoms ont été changés.

Raveline