Une brève histoire de la pensée tructuraliste

Entretien avec Guy Déborde, philosophe

On sait toute la dette que la science linguistique doit à Ferdinande de Saussette, à qui on doit l’invention de la discipline – et la preuve de son impossibilité. Son travail l’amena à proposer une théorie unifiée de l’éructuralisme, selon laquelle toute forme d’expression n’est jamais qu’une éructation informe. Ainsi concluait-elle, l’étude du langage est vouée à l’échec, puisque l’objet même de son étude est une longue et pataude suite de fiasco. « Et puis, zut ! », mots éternels qui concluent admirablement son Cours de linguistique et de désastre général, qu’elle acheva avant de sombrer dans une aphasie dont elle ne sortit jamais – décision tout à fait logique. Avec Wittgenstein, elle pensait que « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire », et puisqu’on ne peut parler de rien, il faut se taire sur tout.

Cette pensée fut prolongée par les travaux anthropologiques de Claude Denim-Mahler, qui s’en inspira dans son analyse poussée des mécanismes matrimoniaux. Le grand savant s’était penché sur le chaos le plus total qui régnait en matière d’organisations familiales (au fameux « Famille, je vous hais ! » de Gide, Claude Denim-Mahler aurait répondu dans une lettre célèbre par cette formule laconique : « Tu l’as dit, bouffi ! »). Il en tira sa thèse (Les Éléments informes de la parenté) où il exprimait pour la première fois une avancée conceptuelle dépassant l’éructuralisme, sortant du langage pour aborder le réel, et proposant du même coup la première théorie du tructuralisme.

Guy Déborde

Guy Déborde

Là où les éructuralistes se contentaient de dire que le langage n’avait ni queue ni tête, les tructuralistes poussent plus loin ; le problème n’est pas le langage, c’est le monde en lui-même. S’il n’y a que des insigifiants dans la langue, c’est que le monde est insignifiable soulignent-ils. Le concept central ne peut donc être que le truc, dont il serait évidemment impossible de fournir une définition ; il est l’indéfinissable en soi. Tout mot visant à définir le truc ne peut que réduire sa portée. Cette percée épistémologique inspira de nombreuses disciplines. Il suffisait de remplacer la plupart des concepts par truc pour que, d’un coup, un non-sens nouveau se fasse jour. C’est évidemment en philosophie que ce courant eut le plus d’effet. Ainsi, par exemple, la remarque de Hegel selon laquelle « Le sensible peut avoir avec l’esprit plusieurs sortes de relations » devient autrement plus éclairante une fois réécrite ainsi : « Le truc peut avoir avec le truc plusieurs sortes de trucs », phrase au demeurant encore plus exacte que l’originale. De même, la célèbre définition offerte par Kant : « Est beau ce qui plaît universellement et sans concept » ne devient-elle pas plus limpide exprimée comme : « Est truc ce qui truque trucquement et sans truc ? »

Jean Lacaque devait tirer toutes les inconséquences psychanalytiques de ces découvertes. Là où on pouvait encore penser qu’un monde incohérent, indescriptible par un langage impuissant, n’en était pas moins habité par des sujets dont la conscience valait encore quelque chose, Lacaque vient prouver l’inanité de ce dernier havre de sens en soulignant que « le truc est truqué comme le truc », traduction tructurante d’un propos peu truculant : « L’inconscient est aussi informe que la langue ». Avantage radical de cette approche : la notion de folie n’ayant plus aucun sens, toutes les pathologies sont remplacées par la catégorie unique du truc, qui englobe toutes les consciences et les inconsciences – distinction de toute façon niée par le tructuralisme. À cette théorie s’ajoute une grande quantité de travaux sur le rôle du Père auxquelles il faut bien l’avouer, peu de gens comprennent grand chose, mais qui est admirablement résumé par le mot célèbre de Roland Barje : « Lacaque sentira toujours le parent ».

On devine aisément la critique ; tout ceci semble toujours postuler une forme d’être. L’érucuturalisme postule que le langage n’est qu’éructation – mais c’est supposer qu’il est déjà quelque chose. Le tructuralisme suppose que le monde entier est informe ; mais là encore, être informe, c’est encore et déjà être. Bref, on ne sort pas du cogito cartésien ; qui pis est, on pourrait même au fond consacrer un astre de l’être, un être éclatant et aveuglant qui engloberait l’univers. Un nihiliste se tiendra évidemment à l’écart d’un tel sentier – il préfèrera nettement rejoindre Les Chemins qui ne mènent nulle part chers à Heidegger.

C’est ici que devrait intervenir la pensée décontructionniste, dont le but sera de triturer le Truc pour détricoter la trucicité de la pensée moderne. Malheureusement, les décontructionnistes ayant posé l’inexistence radicale au centre de leur pensée, ils s’interdisent toute action, ce qui fait que leur argumentaire en réponse au présupposé d’existence des choses qui sous-tend le tructuralisme reste inconnu à ce jour ; l’exprimer serait donner foi à la fable de l’existence. On ne peut qu’applaudir un tel souci de cohérence. Toute philosophie du vide ne devrait-elle pas laisser sur sa faim celui qui la pratique ?