Une soirée au Melancholia, restaurant du regret

Comme bien des grandes idées, celle qui a fait la fortune de Jean-Eusèbe Lemoite, docteur en philosophie, auteur d’une thèse sur Kierkegaard et récemment reconverti dans la restauration, est le fruit du hasard. « J’étais avec quelques amis à la terrasse d’un bar, quand l’un d’entre eux a regardé, assez ostensiblement, une femme qui passait dans la rue. Comme on lui rappelait qu’il était marié, il a nous a sorti cette vieille remarque un peu beauf, vous savez, “c’est pas parce qu’on a commandé qu’on a pas le droit de regarder le menu !” Ça a été un déclic. Le lendemain, j’allais demander un prêt à la banque et je partais à la recherche d’un local. »

Depuis son ouverture il y a deux mois, le Melancholia ne désemplit pas. À première vue, le restaurant ressemble à n’importe quel autre : on y sert une cuisine française modernisée, où les burgers côtoient les plats végétariens, au milieu d’une déco très Brooklyn pensée pour Instagram. Ce n’est qu’après avoir commandé qu’on réalise que le Melancholia n’est pas un restaurant comme les autres. « Au lieu de récupérer le menu une fois passée la commande, le serveur le laisse. Il va même plus loin, et le déplie juste derrière l’assiette du client, le coince entre le verre à vin et le verre à eau, afin que la carte reste toujours dans son champ de vision. »

« Tout se passe bien monsieur ? » vient s’enquérir le serveur au milieu de mon repas. « Vous savez, vous auriez peut-être dû commander la bavette. Elle est bien meilleure que le gratin. » Je reste coi. Mon voisin de table, interrompu en pleine bavette, prend cela pour un compliment. « Oui, encore qu’aujourd’hui elle n’a pas l’air très fraîche, poursuit immédiatement le serveur. A votre place j’aurais plutôt pris la saucisse de Francfort. Elle est vraiment bonne, mais on vient de servir la dernière. Vous l’avez ratée à jamais. »

« Le FOMO (NDLR : fear of missing out, la peur de rater quelque chose) est tellement répandu aujourd’hui que les gens ont besoin de l’éprouver en permanence. Une expérience vécue sans regret de ne pas en avoir vécue une autre n’est pas complète. C’est pourquoi ils viennent ici, où ils peuvent jouir tout en regrettant de n’avoir pas joui », m’explique Jean-Eusèbe. A ma gauche, une jeune femme photographie son plat, qu’elle poste sur Instagram assorti d’une poignée de hashtags : #Doute, #Angoisse, #Vertige

Agar